À travers le Liban, une crise humanitaire de plus en plus grave se développe alors que les attaques militaires israéliennes en cours continuent de provoquer des déplacements de population, de perturber les moyens de subsistance et de pousser des milliers de familles vers la faim. Les agences humanitaires avertissent que l’insécurité alimentaire s’aggrave rapidement, en particulier dans le sud du pays, où l’insécurité, les infrastructures endommagées, la désorganisation des marchés et l’accès humanitaire limité ont laissé de nombreux ménages en difficulté pour se procurer suffisamment de nourriture.
Selon le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), la référence mondiale pour mesurer la faim et l’insécurité alimentaire, le Sud-Liban et le gouvernorat de Nabatieh devraient rester en situation de Crise (Phase 3 de l’IPC) jusqu’en septembre 2026. À ce niveau, les familles ne sont plus en mesure de satisfaire adéquatement leurs besoins alimentaires et sont contraintes d’adopter des stratégies de survie extrêmes, telles que la réduction ou le saut de repas, la vente de biens productifs, l’endettement ou encore le renoncement aux dépenses de santé et d’éducation afin de pouvoir se nourrir.
Parallèlement, d’autres régions, notamment l’Akkar, Baalbek-Hermel, Beyrouth ainsi que certaines parties du Mont-Liban, de la Békaa et du Liban-Nord, risquent de basculer d’une situation de Stress (Phase 2 de l’IPC) vers une situation de Crise, sous l’effet de l’intensification des déplacements, de la diminution des opportunités d’emploi et de la réduction de l’assistance alimentaire humanitaire.
Les organisations humanitaires avertissent que, sans une diminution des hostilités, une amélioration de l’accès humanitaire et un financement international supplémentaire, un nombre croissant de ménages libanais sera confronté à des choix impossibles entre l’achat de nourriture, le paiement du loyer, l’accès aux médicaments et la couverture d’autres besoins essentiels.
Une crise qui dépasse les lignes de front
Malgré l’annonce, à la mi-mai, d’une prolongation de 45 jours du cessez-le-feu, les attaques militaires ont continué de s’intensifier dans le sud du Liban. Des frappes aériennes et des attaques de drones ont visé à plusieurs reprises des zones du Sud-Liban et, de plus en plus, de la vallée de la Békaa, endommageant routes, réseaux d’approvisionnement en eau, établissements de santé et autres infrastructures essentielles.
Pour les civils, les conséquences vont bien au-delà de la menace immédiate des bombardements. Les routes de transport endommagées ont perturbé les chaînes d’approvisionnement, compliquant l’acheminement de la nourriture et des biens de première nécessité vers les communautés les plus vulnérables. Les organisations humanitaires sont également confrontées à d’importantes difficultés pour fournir une assistance aux populations qui en ont le plus besoin.
Dans les villages de Tyr, Nabatieh, Bint Jbeil et Marjayoun, de nombreux habitants demeurent incapables de regagner leurs foyers. Des maisons sont détruites ou gravement endommagées, les services essentiels restent interrompus et l’insécurité persistante continue d’empêcher tout retour à une vie normale. Pour des milliers de familles, chaque jour passé loin de chez elles prolonge l’incertitude, accentue les difficultés économiques et éloigne davantage la perspective d’un retour durable.
Un déplacement massif qui aggrave la crise
La poursuite des violences a provoqué l’une des plus importantes crises de déplacement que le Liban ait connues ces dernières années. Près de 130 000 personnes vivent actuellement dans des centres d’hébergement collectifs, tandis que la majorité des quelque 1,3 million de personnes déplacées ont trouvé refuge chez des proches, dans des logements temporaires loués ou au sein de communautés d’accueil réparties entre Beyrouth, le Mont-Liban et les gouvernorats du nord du pays.
Cet afflux massif de familles déplacées exerce une pression considérable sur des communautés hôtes déjà fragilisées par la crise économique prolongée que traverse le Liban. Les écoles, les services publics, le marché du logement et les infrastructures locales sont confrontés à une demande sans précédent. Dans certaines régions, la surpopulation et la concurrence croissante pour des ressources limitées commencent à alimenter des tensions sociales.
Pour de nombreuses familles déplacées, l’incertitude est devenue une réalité quotidienne. Chaque jour passé loin de leur domicile signifie un jour supplémentaire sans emploi stable, un jour de plus marqué par l’accumulation des dépenses et des dettes, ainsi qu’une nouvelle journée d’angoisse face à l’inconnu. Beaucoup ignorent encore quand, ou même si, ils pourront un jour retourner chez eux. Alors que le déplacement se prolonge, les perspectives de reconstruction des moyens de subsistance et de retour à une vie normale semblent de plus en plus lointaines.
Le coût croissant de la survie
Les prix des denrées alimentaires et du carburant demeurent l’un des principaux obstacles à l’accès des ménages à la nourriture, dans un pays fortement dépendant des importations et confronté à des perturbations persistantes liées à l’insécurité. La production de blé en 2025, inférieure à la moyenne, les interruptions sporadiques des échanges commerciaux et les contraintes d’accès localisées, notamment dans le sud du Liban et le corridor Békaa–Baalbek-Hermel, exercent une pression à la hausse sur les prix. Ainsi, le prix du pain a augmenté de 12 % entre la mi-février et la mi-avril et demeure élevé malgré la disponibilité du blé au niveau national grâce aux importations continues, particulièrement dans les zones touchées par l’insécurité et les perturbations des transports.
Parallèlement, les prix du carburant ont connu une hausse spectaculaire d’environ 84 % entre la mi-février et la mi-mai. Cette augmentation, alimentée par les ajustements des prix sur le marché intérieur et les tensions régionales sur les marchés de l’énergie à la suite de l’escalade du conflit, a entraîné une hausse des coûts de transport et de production. Ces augmentations successives réduisent davantage le pouvoir d’achat des ménages, en particulier celui des familles pauvres et déplacées.
Le Liban reste fortement dépendant des importations de nourriture et de carburant, ce qui le rend particulièrement vulnérable aux perturbations provoquées par le conflit. Associées à une production agricole inférieure à la moyenne et aux difficultés logistiques liées au transport, ces contraintes ont entraîné une hausse généralisée des prix des produits de première nécessité.
Pour les familles déplacées qui ont perdu leurs principales sources de revenus, les conséquences sont particulièrement dramatiques. De nombreux parents déclarent réduire les portions des repas, se tourner vers des aliments moins chers et moins nutritifs, ou dépendre de plus en plus de l’aide humanitaire pour couvrir leurs besoins essentiels.
Les familles libanaises les plus pauvres, ainsi que les réfugiés syriens et palestiniens, subissent tous les effets de cette dégradation continue du pouvoir d’achat. Alors que les revenus stagnent ou disparaissent, assurer l’accès à la nourriture, au logement, aux médicaments et aux autres besoins fondamentaux devient un défi quotidien de plus en plus difficile à relever.
Des marchés sous pression tandis que les moyens de subsistance s’effondrent
Les conséquences économiques du conflit deviennent de plus en plus visibles à travers le Liban. Alors que l’insécurité persiste et que les déplacements de population se multiplient, les marchés locaux et les opportunités d’emploi subissent de fortes pressions, aggravant la vulnérabilité des ménages.
Dans les gouvernorats du sud, les marchés demeurent fortement perturbés. Les chaînes d’approvisionnement ont été désorganisées, les commerçants rencontrent des difficultés croissantes pour accéder aux marchandises, et les restrictions de circulation continuent de limiter les activités économiques. Dans le même temps, les régions accueillant un grand nombre de personnes déplacées sont confrontées à une pression accrue sur les marchés locaux, où l’augmentation de la demande contribue à accentuer les pénuries et à alimenter l’inflation.
Les opportunités d’emploi se réduisent également à un rythme préoccupant. Le secteur touristique, traditionnellement l’un des principaux pourvoyeurs de revenus saisonniers au Liban, aurait enregistré une baisse d’environ 80 % par rapport à la même période de l’année précédente. Les secteurs de la construction, des transports et des services connaissent eux aussi un ralentissement marqué en raison de l’instabilité et du recul de l’activité économique.
Parallèlement, l’arrivée de nombreux travailleurs déplacés sur les marchés du travail locaux a intensifié la concurrence pour un nombre limité d’emplois. Cette situation exerce une pression à la baisse sur les salaires et rend encore plus difficile pour les familles de gagner suffisamment pour couvrir leurs besoins essentiels.
Dans les régions agricoles telles que le Sud-Liban, Nabatieh et Baalbek-Hermel, la saison des récoltes de blé et d’orge représente habituellement une source importante d’emplois temporaires et de revenus pour les ménages ruraux. Cette année, toutefois, les déplacements de population, les dégâts causés aux infrastructures et les restrictions d’accès aux terres agricoles ont considérablement réduit ces possibilités. De nombreux agriculteurs et travailleurs saisonniers se retrouvent ainsi privés d’une source de revenus essentielle à une période où les besoins économiques sont plus importants que jamais.
Alors que les marchés peinent à fonctionner normalement et que les moyens de subsistance disparaissent progressivement, un nombre croissant de familles se retrouve confronté à une précarité économique grandissante, avec peu de perspectives d’amélioration à court terme.
Des efforts humanitaires sous forte pression
Les organisations humanitaires continuent de fournir une aide essentielle à des centaines de milliers de personnes affectées à travers le Liban. Des millions de repas sont distribués, ainsi que du pain, des rations alimentaires prêtes à consommer et des aides financières en espèces destinées à aider les familles les plus vulnérables à couvrir leurs besoins fondamentaux.
Cependant, les agences humanitaires reconnaissent que l’assistance actuelle demeure largement insuffisante au regard de l’ampleur croissante des besoins. Les pénuries de financement menacent de réduire les opérations humanitaires à un moment où l’insécurité alimentaire devrait s’aggraver dans plusieurs gouvernorats au cours des prochains mois.
L’appel humanitaire révisé vise à venir en aide à près d’un million de personnes d’ici la fin du mois d’août. Toutefois, la réussite de cette réponse dépend fortement de l’obtention de financements internationaux supplémentaires et d’un engagement accru des bailleurs de fonds. Sans ressources additionnelles, les organisations humanitaires risquent de devoir réduire l’assistance alimentaire, les transferts monétaires et d’autres services essentiels alors même que les besoins continuent d’augmenter.
Dans les zones touchées par le conflit, les défis opérationnels restent considérables. Les restrictions de mouvement, les infrastructures endommagées et les risques sécuritaires persistants compliquent l’acheminement de l’aide vers les populations les plus vulnérables. Les routes dégradées, les interruptions des services essentiels et l’insécurité sur le terrain ralentissent les opérations, augmentent les coûts logistiques et limitent l’accès humanitaire.
Face à l’élargissement des besoins et à la diminution des ressources disponibles, les acteurs humanitaires se trouvent engagés dans une véritable course contre la montre pour maintenir et étendre leur assistance. Sans un renforcement rapide du soutien international, des centaines de milliers de familles risquent de voir leur situation se détériorer davantage, alors que l’aide humanitaire constitue souvent leur unique filet de sécurité pour accéder à la nourriture, aux soins de santé et à d’autres besoins essentiels.
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