Les droits de l’homme peuvent-ils rester un langage universel de la dignité humaine s’ils sont appliqués de manière sélective ?
Telle est la question centrale soulevée par le Dr Fadi Gerges, président de la Commission nationale des droits de l’homme de la République libanaise (CNDH), lors de son intervention au 13e Forum juridique international de Saint-Pétersbourg (SPILF 2026), où des experts internationaux se sont réunis pour débattre des relations de plus en plus complexes entre les droits de l’homme et la politique internationale.
S’exprimant lors de la session de haut niveau intitulée « Les droits de l’homme comme arme : quand la rhétorique fondée sur les droits compromet la coopération internationale », le Dr Gerges a averti que la crédibilité du système international des droits de l’homme dépend non seulement des principes qu’il proclame, mais aussi de la cohérence avec laquelle ces principes sont appliqués.
Défendre l’universalité des droits de l’homme
En ouverture de son intervention, le Dr Gerges a rappelé que le système moderne des droits de l’homme a été créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale afin de protéger la dignité humaine, prévenir les abus de pouvoir et promouvoir la paix, la justice et la solidarité entre les nations.
Citant la Déclaration et le Programme d’action de Vienne de 1993, il a souligné que tous les droits de l’homme sont universels, indivisibles, interdépendants et intimement liés, insistant sur le fait que ces principes perdent tout leur sens lorsqu’ils sont appliqués de manière sélective ou subordonnés à des intérêts politiques.
« La véritable question n’est pas de savoir si les droits de l’homme sont universels », a-t-il déclaré. « Elle est de savoir si nous sommes prêts à défendre cette universalité avec constance. »
Lorsque les droits de l’homme deviennent des instruments politiques
Abordant le thème de la session, le Dr Gerges a indiqué que le recours sélectif aux droits de l’homme est devenu l’un des plus grands défis auxquels est confronté le système international.
Il a estimé que lorsque les violations commises par certains acteurs font l’objet d’une condamnation internationale ferme tandis que des abus comparables ailleurs suscitent peu d’attention, la confiance dans les institutions internationales s’érode inévitablement.
Selon lui, ces deux poids, deux mesures affaiblissent la coopération multilatérale, car ils donnent l’impression que les droits de l’homme ne sont plus régis par des principes juridiques universels, mais par des considérations géopolitiques.
« Les droits de l’homme perdent leur crédibilité lorsqu’ils semblent être appliqués selon des convenances politiques plutôt qu’en fonction de normes universelles. »
L’expérience du Liban
S’appuyant sur l’expérience du Liban, le Dr Gerges a expliqué que les conflits récurrents, les crises humanitaires, l’effondrement économique, les déplacements forcés de populations et les violations répétées du droit international humanitaire ont renforcé la nécessité d’une application impartiale du droit international.
Il a souligné que les victimes des conflits armés demandent souvent pourquoi certaines crises humanitaires suscitent une réaction internationale immédiate, alors que d’autres ne reçoivent qu’une attention limitée.
« Cette perception d’un traitement inégal mine la confiance dans le système international des droits de l’homme », a-t-il observé. « La justice ne peut dépendre de la géographie ou des alliances politiques. »
Le rôle des institutions nationales des droits de l’homme
Le Dr Gerges a réaffirmé la responsabilité des institutions nationales des droits de l’homme de demeurer indépendantes, objectives et fidèles aux Principes de Paris, en veillant à ce que les victimes restent au cœur de leur action, quelles que soient les circonstances politiques.
Plutôt que de remettre en cause le cadre international des droits de l’homme lui-même, il a appelé à renforcer sa légitimité par une mise en œuvre impartiale et un engagement renouvelé en faveur du droit international.
Parmi les priorités qu’il a identifiées figurent :
- réaffirmer l’universalité et l’indivisibilité de tous les droits de l’homme ;
- rejeter les deux poids, deux mesures dans l’application du droit international ;
- renforcer les institutions multilatérales indépendantes ;
- promouvoir le dialogue et la coopération entre les États ;
- veiller à ce que le droit des victimes à la justice demeure au cœur de l’action internationale.
Un pont, et non une arme
En conclusion de son intervention, le Dr Gerges a interpellé les participants par une question qui a marqué les débats :
« SI LES DROITS DE L’HOMME SONT VÉRITABLEMENT UNIVERSELS, POUVONS-NOUS NOUS PERMETTRE DE LES DÉFENDRE AVEC PASSION DANS CERTAINS CONTEXTES TOUT EN RESTANT SILENCIEUX FACE À DES VIOLATIONS TOUT AUSSI GRAVES AILLEURS ? »
Il a averti que qualifier les droits de l’homme d’« arme » ne revient pas à remettre en cause leur valeur universelle. Cette expression traduit plutôt l’inquiétude selon laquelle une utilisation sélective ou instrumentalisée du discours sur les droits de l’homme risque d’approfondir les divisions internationales et d’affaiblir la confiance dans les institutions mondiales.
Au contraire, a-t-il soutenu, les droits de l’homme doivent demeurer ce qu’ils ont toujours été destinés à être : un pont entre les nations plutôt qu’un instrument de confrontation géopolitique.
« L’avenir du système international des droits de l’homme », a-t-il conclu, « dépend de notre capacité collective à appliquer ses principes avec équité, cohérence et universalité. Les droits de l’homme doivent rester un langage commun de la dignité, de la justice et de la coopération, et non un outil de rivalité politique. »
Une voix libanaise forte dans le dialogue juridique international
La session, modérée par Evgeniya Pavlenko, directrice du Département des droits de l’homme de la Haute École de droit de l’Académie présidentielle russe de l’économie nationale et de l’administration publique, a réuni un panel éminent de hauts responsables gouvernementaux, d’experts en droit international, d’universitaires et de praticiens des droits de l’homme.
Parmi les intervenants figuraient notamment Yana Lantratova, Commissaire aux droits de l’homme de la Fédération de Russie ; Grigory Lukiyantsev, directeur du Département de la coopération multilatérale en matière de droits de l’homme au ministère russe des Affaires étrangères et Commissaire du ministère pour les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit ; le Professeur Aslan Abashidze, membre du Comité des Nations Unies sur les droits économiques, sociaux et culturels ; la Professeure Alena Douhan, Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les effets négatifs des mesures coercitives unilatérales sur l’exercice des droits de l’homme (en ligne) ; le Professeur John Laughland de l’Institut catholique d’études supérieures (ICES) de Vendée (en ligne) ; le Professeur Mark Entin, vice-président de l’Association russe de droit international ; ainsi que d’autres experts de renom venus d’Europe et d’Asie.
Les discussions ont porté sur les défis croissants auxquels est confronté le système international des droits de l’homme dans un contexte géopolitique de plus en plus polarisé. Les participants ont examiné les risques liés à l’application sélective des normes internationales relatives aux droits de l’homme, les conséquences des doubles standards sur la crédibilité des institutions internationales, ainsi que l’importance de préserver l’universalité, l’impartialité et l’intégrité du droit international des droits de l’homme.
Le panel a également exploré les moyens de renforcer la coopération multilatérale, de consolider l’indépendance des institutions nationales des droits de l’homme et de garantir que les mécanismes juridiques internationaux demeurent fondés sur les principes d’objectivité, d’égalité et de primauté du droit.
La participation du Dr Fadi Gerges a mis en évidence l’engagement du Liban en faveur d’un dialogue constructif dans les domaines du droit international et des droits de l’homme, tout en reflétant le rôle international croissant de la Commission nationale des droits de l’homme du Liban (CNDH-CPT) en tant qu’institution nationale indépendante opérant conformément aux Principes de Paris des Nations Unies.
Son intervention a réaffirmé l’engagement de la Commission à promouvoir les droits de l’homme universels, à lutter contre la torture et les autres violations graves des droits de l’homme, à renforcer la coopération internationale entre les institutions nationales des droits de l’homme et à plaider pour une application cohérente et impartiale du droit international.
Au-delà de son intervention, la participation du Dr Gerges au Forum juridique international de Saint-Pétersbourg a également été marquée par la signature d’un Mémorandum de coopération entre la Commission nationale des droits de l’homme du Liban et le Commissaire aux droits de l’homme de la Fédération de Russie.
Cet accord établit un cadre de collaboration institutionnelle couvrant notamment l’échange d’expertise et de bonnes pratiques, l’éducation aux droits de l’homme, les mécanismes de traitement des plaintes, les initiatives conjointes de renforcement des capacités ainsi que la coopération sur des questions d’intérêt commun.
Dans leur ensemble, ces initiatives reflètent la vision plus large de la Commission consistant à bâtir des partenariats internationaux fondés sur le dialogue, le respect mutuel, l’indépendance institutionnelle et l’objectif commun de renforcer la protection des droits de l’homme dans le monde.
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