Un nouveau rapport publié par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) dresse un tableau alarmant de l’escalade du conflit au Liban. Le document fait état d’importantes pertes civiles, de déplacements massifs de population, de destructions d’infrastructures civiles et de comportements attribués aux forces israéliennes susceptibles de constituer de graves violations du droit international humanitaire. Le rapport couvre la période du 2 au 22 mars 2026, marquée par la plus forte escalade des hostilités au Liban depuis l’accord de cessez-le-feu conclu en novembre 2024.
Plus d’un million de déplacés en trois semaines
Selon le rapport, la reprise des hostilités entre les parties au conflit le 2 mars 2026 a conduit Israël à étendre au Liban son opération militaire baptisée « Roaring Lion ». Cette offensive s’est traduite par une vague de frappes aériennes intensives, de bombardements et d’incursions terrestres touchant le sud du Liban, la vallée de la Békaa, les gouvernorats de Baalbek-Hermel et de Nabatieh, ainsi que la banlieue sud de Beyrouth.
L’ampleur des déplacements de population est qualifiée d’inédite. En moins de trois semaines, plus d’un million de personnes ont été contraintes de fuir leur domicile. Le ministère libanais des Affaires sociales a recensé plus d’un million de déplacés, tandis qu’environ 134 377 personnes ont trouvé refuge dans 644 centres d’hébergement collectifs répartis à travers le pays. Par ailleurs, quelque 82 000 personnes ont franchi la frontière syrienne au cours de la seule première quinzaine de mars.
Le HCDH s’est également inquiété des avertissements militaires et des ordres d’évacuation émis par l’armée israélienne, qui auraient concerné au moins 189 villes et villages, soit près de 14 % du territoire libanais. Le rapport souligne que nombre de ces ordres auraient été diffusés sans préavis suffisant et sans indication de voies d’évacuation sécurisées ou de lieux de refuge sûrs, suscitant des préoccupations quant à un possible déplacement forcé de population, interdit par le droit international humanitaire.
Le bilan des victimes civiles dépasse le millier de morts
L’escalade des hostilités a entraîné un coût humain considérable. Au 22 mars, le ministère libanais de la Santé publique faisait état d’au moins 1 029 morts et 2 786 blessés. Parmi les victimes figurent au moins 118 enfants tués et 372 autres blessés. Des centaines de milliers d’enfants ont également été contraints de quitter leurs foyers et leurs communautés.
Les personnels de santé figurent parmi les plus durement touchés. Le rapport recense la mort d’au moins 40 professionnels de santé et les blessures de 119 autres au cours de la période examinée. Le HCDH a par ailleurs vérifié plusieurs incidents au cours desquels des frappes israéliennes ont tué au moins 25 agents de santé affiliés à l’Association islamique de santé et à l’Association Al-Risala pour les soins de santé.
Le document souligne également que les tirs de roquettes du Hezbollah vers Israël ont provoqué des blessures parmi les civils, des déplacements de population ainsi que des dégâts à des habitations et infrastructures civiles. Le HCDH avertit que l’utilisation de roquettes non guidées contre des zones densément peuplées pourrait constituer une attaque indiscriminée, interdite par le droit international humanitaire.
Des familles entières décimées
Parmi les conclusions les plus préoccupantes du rapport figure la répétition de frappes contre des immeubles résidentiels, ayant dans plusieurs cas entraîné la mort de familles entières.
Le HCDH a notamment documenté les incidents suivants :
- Le 4 mars à Baalbek, neuf civils ont été tués, dont quatre femmes et deux enfants.
- Le 8 mars à Sir el Gharbiyeh, dans le gouvernorat de Nabatieh, au moins 13 civils ont péri dans un immeuble résidentiel.
- Le 12 mars à Arkey, près de Saïda, neuf civils ont été tués, dont sept membres d’une même famille.
- Le 18 mars près de Younine, dans le gouvernorat de Baalbek-Hermel, six membres d’une même famille, dont quatre enfants, ont trouvé la mort après qu’une frappe a touché leur domicile.
D’autres attaques ont visé des établissements de santé à Tyr et à Sawana, causant la mort de secouristes et de personnels médicaux.
Le HCDH indique n’avoir connaissance d’aucun avertissement spécifique préalable à ces frappes et souligne qu’aucune information publique n’a été fournie concernant les objectifs militaires qui auraient été visés. Selon les conclusions préliminaires du rapport, les forces israéliennes pourraient ne pas avoir respecté les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution dans la conduite des attaques, trois obligations fondamentales du droit international humanitaire.
Hôpitaux, écoles et lieux de culte sous pression
Le conflit a gravement endommagé les infrastructures civiles du Liban. Selon le rapport, des dizaines de milliers de bâtiments ont été détruits ou endommagés depuis le début des hostilités en octobre 2023, tandis que les hôpitaux, les établissements scolaires, les lieux de culte et les services publics continuent de subir d’importants dégâts.
La seule escalade de mars 2026 a contraint 49 centres de soins de santé primaires et cinq hôpitaux à suspendre leurs activités. Les écoles ont également interrompu leur fonctionnement, nombre d’entre elles ayant été transformées en centres d’accueil pour les familles déplacées. Cette situation a fortement compromis l’accès aux soins de santé, à l’éducation et à d’autres services essentiels.
Des inquiétudes croissantes quant aux violations des droits humains
Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a identifié plusieurs tendances susceptibles de constituer de graves violations du droit international humanitaire, notamment :
- Des attaques visant des civils et des immeubles résidentiels.
- Des frappes affectant des organisations humanitaires et du personnel médical.
- Des attaques contre des établissements de santé.
- Des ordres d’évacuation et de déplacement à grande échelle touchant des centaines de milliers de civils.
- Des tirs de roquettes indiscriminés contre des zones peuplées en Israël.
- De possibles manquements à l’obligation de distinguer les objectifs militaires des biens de caractère civil.
Le rapport rappelle que les civils et les infrastructures civiles demeurent protégés par le droit international tant qu’ils ne participent pas directement aux hostilités ou ne constituent pas des objectifs militaires légitimes. Toutes les parties au conflit sont tenues de respecter les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution.
Difficultés économiques et discrimination à l’égard des déplacés
Au-delà des violences immédiates, le rapport met en lumière la détérioration des conditions socio-économiques des populations déplacées. La hausse des loyers, la saturation des centres d’hébergement et les obstacles à l’accès au logement ont laissé de nombreuses familles sans abri adéquat.
Le HCDH a recueilli des témoignages faisant état de discriminations envers les personnes déplacées sur le marché du logement. Celles-ci incluraient des refus de location fondés sur le nom, l’apparence ou l’appartenance religieuse, ainsi que l’exigence de paiements anticipés excessifs. Dans certaines régions, des municipalités auraient également adopté des mesures restreignant l’accès au logement des populations déplacées. Faute d’alternative, certaines familles ont été contraintes de passer la nuit dans leurs véhicules ou dans des espaces publics.
Le rapport souligne enfin que les femmes, les enfants, les réfugiés, les migrants, les personnes en situation de handicap et les personnes âgées sont exposés à des risques de protection accrus, en particulier dans les centres d’hébergement surpeuplés et les logements informels.
Dévastation environnementale et agricole
Le conflit laisse également derrière lui de lourdes conséquences environnementales à long terme. Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), les bombardements, le défrichement des terres et l’utilisation de munitions incendiaires ont causé d’importants dégâts aux forêts, aux terres agricoles, aux réseaux hydrauliques et aux sols, en particulier dans le sud du Liban.
Le rapport fait également référence à des allégations concernant l’utilisation de munitions au phosphore blanc, qui auraient contribué à la dégradation de l’environnement et à d’importantes pertes agricoles, compromettant les moyens de subsistance de nombreuses communautés locales et compliquant davantage les efforts de reconstruction.
Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme appelle à la reddition de comptes
Dans ses recommandations finales, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme appelle toutes les parties au conflit à respecter sans délai le droit international humanitaire, à garantir la protection des civils et à œuvrer en faveur d’un cessez-le-feu effectif et durable.
Le Haut-Commissaire demande également l’ouverture d’enquêtes indépendantes sur l’ensemble des violations présumées et insiste sur la nécessité de traduire les responsables en justice. Le rapport exhorte par ailleurs les autorités libanaises à enquêter sur les violations relevant de leur juridiction, à faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire et à garantir le retour volontaire, sûr et digne des personnes déplacées lorsque les conditions le permettront.
Le document appelle en outre les États membres à utiliser leur influence pour promouvoir le respect du droit international et à s’abstenir de tout transfert d’armes lorsqu’il existe un risque manifeste que celles-ci puissent être utilisées pour commettre ou faciliter de graves violations.
Un pays sous pression
L’évaluation du HCDH constitue un avertissement sévère : l’escalade de mars 2026 a profondément compromis l’exercice des droits fondamentaux au Liban, notamment le droit à la vie, à la santé, à l’éducation, au logement, à l’alimentation, au travail, à la liberté de circulation ainsi qu’à la liberté de religion et de conviction.
Selon le rapport, l’impact cumulé des conflits répétés, de la crise économique, des déplacements massifs de population et de la destruction des infrastructures risque d’aggraver davantage l’urgence humanitaire que traverse le Liban et de laisser des séquelles durables sur son tissu social.
Alors que la communauté internationale réfléchit aux réponses à apporter à cette situation, le rapport rappelle que les civils continuent de supporter l’essentiel du fardeau d’un conflit dont les conséquences dépassent largement le champ de bataille et affectent profondément l’ensemble de la société libanaise.

