Par Bassam Al Kantar, Commissaire aux relations internationales à la Commission nationale des droits de l’homme
Depuis l’escalade des hostilités le 3 mars 2026, le Liban est confronté à une crise humanitaire qui se détériore rapidement, marquée par des déplacements massifs de population, des atteintes généralisées aux civils et l’effondrement progressif des infrastructures essentielles. S’appuyant sur les efforts de suivi de la Commission nationale des droits de l’homme au Liban, cette analyse examine les effets en cascade des conflits contemporains sur la protection des civils, la résilience institutionnelle et la cohésion sociale.
Une crise définie par des déplacements massifs soudains
En l’espace de quelques semaines, plus de 1,2 million de personnes ont été déplacées à travers le Liban, marquant un choc sans précédent pour le tissu social et institutionnel du pays. Selon le rapport quotidien de situation publié par l’Unité de gestion des risques de catastrophes au Grand Sérail le 31 mars 2026, le bilan cumulé s’élève à 1 268 morts et 3 750 blessés, avec un décompte quotidien de 21 décès et 70 blessés.
En termes de déplacement, un total de 669 centres d’hébergement collectifs a été établi, accueillant actuellement 136 201 personnes déplacées réparties en 35 419 familles. Nombre de ces centres fonctionnent dans des conditions d’urgence, souvent installés dans des écoles publiques et d’autres structures non conçues pour un déplacement prolongé.
L’ampleur de ces déplacements, survenus de manière brutale plutôt que progressive, a submergé les systèmes publics et contraint l’ensemble des secteurs à une adaptation rapide. Dans de tels contextes, la capacité des institutions à répondre n’est pas seulement mise à l’épreuve, elle est fondamentalement redéfinie.
La guerre numérisée et l’effondrement des mécanismes d’alerte aux civils
L’un des aspects les plus marquants documentés dans les rapports de la Commission nationale des droits de l’homme – y compris le Comité pour la prévention de la torture (NHRC-CPT) – est la transformation des avertissements d’évacuation en instruments numériques de guerre. Plutôt que de s’appuyer uniquement sur des mécanismes d’alerte traditionnels, les ordres d’évacuation sont de plus en plus diffusés via les plateformes de réseaux sociaux et des canaux de communication numérique directs.
Dans plusieurs cas documentés, des avertissements ont été émis tard dans la nuit via des plateformes telles que X (anciennement Twitter), en supposant que les civils dans des zones de conflit actives disposent d’un accès à l’électricité, à Internet et à des appareils mobiles fonctionnels. Plus préoccupant encore, certains avertissements auraient laissé moins de 15 minutes aux civils pour évacuer avant le début des attaques.
Le droit international humanitaire exige que les avertissements préalables soient efficaces, clairs et exploitables. Cependant, les rapports mettent en évidence des situations où ces critères n’ont pas été respectés. Un exemple notable concerne un avis d’évacuation pour la zone d’Amroussiyeh, dans la banlieue sud de Beyrouth, accompagné d’une carte identifiant de manière erronée un complexe majeur de commerces, de restauration et de divertissement situé à plus de 11 kilomètres de la cible visée. De telles inexactitudes engendrent de la confusion, retardent la prise de décision et compromettent en définitive la finalité protectrice des avertissements.
Parallèlement, l’émergence d’avertissements hautement personnalisés, notamment des messages directs envoyés via WhatsApp à des individus spécifiques leur ordonnant d’évacuer leur domicile, révèle une nouvelle dimension profondément intrusive de la guerre numérique. Cette combinaison de systèmes d’alerte de masse et individualisés soulève des questions juridiques et éthiques essentielles quant à leur efficacité, leur responsabilité et leur impact psychologique sur les civils.
Les infrastructures comme moyen d’étranglement : la destruction de la connectivité
L’impact humanitaire des déplacements est encore aggravé par la destruction systématique d’infrastructures clés, en particulier des ponts traversant le fleuve Litani. Les rapports documentent le ciblage de passages majeurs, notamment à Qasmieh, Zrariyeh, Khardali et Dalafeh, coupant de facto les liaisons entre le sud du Liban et le reste du pays.
La destruction de telles infrastructures a des conséquences qui dépassent largement les dommages matériels. Elle entrave l’accès humanitaire, isole des communautés entières et limite les déplacements des civils en quête de sécurité. Si le droit international humanitaire autorise le ciblage d’objets utilisés à des fins militaires, il impose également le respect strict des principes de distinction et de proportionnalité.
Lorsque des infrastructures remplissent à la fois des fonctions civiles et militaires, leur destruction doit procurer un avantage militaire concret et direct qui l’emporte sur les dommages prévisibles causés aux civils. Le ciblage étendu des ponts, combiné à l’isolement qui en résulte pour de larges populations civiles, soulève de sérieuses préoccupations quant au respect de ces principes et peut, dans certaines circonstances, constituer un déplacement forcé interdit.
Atteintes à la vie privée et à l’inviolabilité du domicile
Au-delà des infrastructures publiques, les rapports documentent des incidents impliquant des intrusions de personnel militaire dans des habitations privées. Les éléments de preuve en sources ouvertes examinés par la NHRC-CPT comprennent des images montrant des soldats à l’intérieur de résidences civiles, manipulant des effets personnels et, dans un cas, exhibant à la caméra la carte d’identité d’un civil.
De tels actes engagent des protections fondamentales du droit international humanitaire, notamment le respect de la propriété privée, de la dignité humaine et de l’inviolabilité du domicile. La diffusion publique de documents d’identité personnels provenant d’espaces privés introduit un niveau supplémentaire de préjudice, exposant potentiellement les individus à des risques et constituant une forme d’intimidation psychologique.
Résilience et essor de la solidarité de terrain
Malgré l’ampleur de la crise et la pression exercée sur les institutions formelles, les rapports mettent en évidence une remarquable montée des initiatives de terrain et des réponses portées par les communautés.
Plus de 100 initiatives locales ont émergé pour répondre aux besoins immédiats, souvent avec un degré d’agilité et de précision que les systèmes plus larges peinent à atteindre. Des cuisines communautaires ont distribué des centaines de milliers de repas, tandis que des initiatives axées sur la dignité ont fourni des biens essentiels tels que des produits d’hygiène et de la literie.
Des réseaux spécialisés se sont également développés pour protéger les groupes vulnérables, notamment les femmes et les personnes LGBTQ+, à travers des dispositifs d’hébergement communautaire et des systèmes de soutien adaptés. D’autres initiatives ont inclus le sauvetage d’animaux laissés dans des zones évacuées, témoignant d’une approche globale de la réponse humanitaire.
Ces efforts décentralisés illustrent la capacité des communautés à s’auto-organiser et à répondre efficacement en l’absence de systèmes étatiques pleinement opérationnels. Ils soulignent également l’importance de la dignité, de la confiance et de la cohésion sociale en tant que composantes essentielles de l’action humanitaire.
L’avenir de la protection des civils dans une guerre numérisée
Les développements observés au Liban depuis mars 2026 offrent une illustration saisissante de la manière dont les conflits contemporains redessinent le paysage de la protection des civils. Le recours croissant aux communications numériques pour diffuser les avertissements d’évacuation, le ciblage des infrastructures critiques et la pression exercée sur les institutions publiques révèlent à la fois l’évolution de la nature de la guerre et ses profondes conséquences humaines.
Dans le même temps, la crise met en lumière la force durable de la solidarité communautaire et la capacité de la société civile à combler des lacunes essentielles en période de besoin.
À mesure que la guerre devient plus numérisée et davantage interconnectée avec les technologies du quotidien, des questions fondamentales émergent quant à l’efficacité des mécanismes de protection et à l’avenir de la sécurité des civils. Lorsque les alertes, les décisions et la survie dépendent de plus en plus de systèmes numériques, garantir leur exactitude, leur accessibilité et leur redevabilité devient non seulement un défi technique, mais aussi un impératif juridique et moral.
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