Par Fadi Gerges – Président du NHRC-CPT
Dans les salles du Palais des Nations, où les mots sont pesés et les positions calibrées, une réalité s’impose avec clarté, le système international des droits de l’homme traverse une phase de transformation profonde.
Des représentants d’institutions nationales des droits de l’homme venus du monde entier se réunissent dans le cadre de l’Alliance mondiale des institutions nationales des droits de l’homme, GANHRI. Pour la Commission nationale des droits de l’homme du Liban, incluant le Comité pour la prévention de la torture, NHRC-CPT, cette participation ne relève pas du protocole. Elle est stratégique.
Le thème de cette année, les droits de l’homme dans l’espace numérique, pourrait sembler technique. Pourtant, il touche au cœur même des enjeux contemporains. Les droits ne sont plus seulement menacés dans les lieux de détention ou les espaces publics, ils sont désormais façonnés, limités et parfois violés à travers des systèmes numériques, des algorithmes et des mécanismes de surveillance.
Les documents de la conférence soulignent que l’accès aux services publics, la participation à la vie civique et même l’accès à la justice sont de plus en plus médiatisés par des systèmes numériques, tandis que les capacités de surveillance et de collecte de données se développent souvent sans garanties suffisantes .
Pour le Liban, ce débat est loin d’être abstrait.
Entre crise nationale et nécessité d’ouverture internationale
La NHRC-CPT opère dans un contexte national marqué par des crises multiples, économique, institutionnelle et sécuritaire. Son travail, qui inclut la surveillance des lieux de détention, la documentation des violations et le plaidoyer en faveur de la redevabilité, se heurte régulièrement à des contraintes d’accès, de moyens et de volonté politique.
C’est précisément dans ce contexte que la participation à Genève prend tout son sens.
Car les enjeux discutés ici, gouvernance des technologies, surveillance, protection des droits dans l’espace numérique, sont déjà présents dans les réalités nationales. Les décisions technologiques influencent aujourd’hui les politiques publiques, les mécanismes de sécurité et même les réponses humanitaires.
Le projet de déclaration finale met en garde contre un décalage croissant, la transformation numérique progresse plus rapidement que les cadres juridiques et les mécanismes de contrôle, créant un risque de normalisation de pratiques attentatoires aux droits .
Dans des contextes fragiles, ce décalage peut avoir des conséquences concrètes et durables.
Participer, c’est peser
Les rencontres internationales sont parfois perçues comme symboliques. Mais à Genève, les dynamiques sont plus substantielles.
Le programme met l’accent sur des enjeux concrets, régulation des technologies numériques, encadrement de l’intelligence artificielle, mécanismes de contrôle, accès aux recours, protection des droits en ligne .
Les conclusions adoptées dans ce cadre dépassent le simple cadre déclaratif. Elles influencent les processus onusiens, orientent les priorités des partenaires internationaux et peuvent se traduire en réformes nationales.
Pour des pays confrontés à des crises, être présent permet d’éviter l’effacement.
Pour la NHRC-CPT, être active signifie porter la voix du Liban dans ces discussions, non pas comme un simple destinataire de normes internationales, mais comme un acteur qui contribue à leur élaboration à partir de son expérience.
Le numérique, entre risques et opportunités
L’un des constats majeurs de cette rencontre est que la nature même du travail en matière de droits de l’homme évolue.
Les violations ne se limitent plus aux espaces physiques. Elles s’inscrivent désormais dans des environnements numériques où les décisions peuvent être automatisées, opaques et difficiles à contester.
Les risques identifiés sont multiples, surveillance illégale, utilisation abusive des données personnelles, discrimination algorithmique, harcèlement en ligne et manipulation de l’information .
Mais ces transformations ouvrent également des perspectives.
Les outils numériques peuvent renforcer les capacités de suivi, améliorer l’accès à l’information et faciliter l’interaction avec les citoyens. Pour une institution comme la NHRC-CPT, confrontée à des ressources limitées, ces outils peuvent devenir des leviers d’efficacité, à condition qu’ils soient utilisés dans le respect des droits.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut s’engager dans cette transformation, mais comment le faire de manière responsable.
Un espace de solidarité
Au-delà des discussions techniques, ces rencontres offrent également un espace de solidarité.
Partout dans le monde, les institutions nationales des droits de l’homme font face à des défis similaires, réduction de l’espace civique, pressions politiques, contraintes budgétaires. Genève devient un lieu d’échange, mais aussi de reconnaissance mutuelle.
La conférence elle-même souligne que le système international des droits de l’homme est sous pression, et que le renforcement de la coopération entre institutions est essentiel .
Dans ce contexte, être présent, c’est aussi affirmer une appartenance à une communauté engagée.
Et après Genève ?
La véritable portée de cette participation se mesurera dans sa traduction concrète.
Les échanges permettront-ils de renforcer les outils de suivi et de documentation ? Les partenariats engagés se transformeront-ils en appui tangible ? Les normes discutées ici trouveront-elles un écho dans les pratiques nationales ?
Pour la NHRC-CPT, ces questions sont centrales.
Être présent, mais surtout être pertinent
Au fond, la participation à des plateformes comme GANHRI ne relève pas d’une logique de visibilité.
Elle répond à une exigence de pertinence.
Dans un environnement en mutation rapide, les institutions des droits de l’homme doivent s’adapter, s’engager et influencer. L’absence conduit à la marginalisation, la présence passive à l’effacement.
Seule une participation active permet de défendre efficacement les droits.
De Genève à Beyrouth, le défi reste le même, faire en sorte que les droits de l’homme ne soient pas seulement affirmés, mais effectivement protégés.
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