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L’alerte d’Apple sur le ciblage du journaliste Radwan Mortada par un logiciel espion appelle une protection urgente et une enquête indépendante

L’annonce par le journaliste libanais Radwan Mortada de la réception d’une nouvelle alerte d’Apple concernant une attaque par logiciel espion mercenaire appelle des mesures de protection urgentes et une enquête indépendante. La notification reproduite à l’appui de son témoignage indique qu’Apple a détecté une autre attaque contre son appareil, après une première alerte le 23 novembre 2021. Elle précise que cette nouvelle série de notifications a concerné des personnes ciblées dans 99 pays.[1] Ces éléments doivent être pris au sérieux, mais ne prouvent pas, à eux seuls, qu’un logiciel espion a effectivement été installé sur son téléphone.

La Commission nationale des droits de l’homme, incluant le Comité pour la prévention de la torture (NHRC-CPT), appelle à une réponse centrée sur la sécurité du journaliste, la protection de ses sources confidentielles et la préservation des preuves numériques. Les résultats d’analyses techniques publiés et vérifiés qui ont été examinés pour cette note ne permettent pas d’identifier le logiciel, son opérateur ou son commanditaire dans le cas récent de Mortada. Son travail journalistique sur les explosions de bipeurs au Liban en 2024 constitue un élément de contexte pertinent.

1. Portée de la note et limites des éléments disponibles

Cette note s’appuie sur un entretien avec le journaliste Radwan Mortada et sur une capture d’écran de la notification d’Apple qui lui a été adressée le 29 octobre 2026, conservée par la Commission nationale des droits de l’homme, incluant le Comité pour la prévention de la torture. Le lien vers sa publication sur X constitue une référence supplémentaire à son témoignage public.[2] La nouvelle série de notifications a fait l’objet d’une couverture médiatique le 30 octobre 2026.[3]

La note présente une évaluation préliminaire sous l’angle des droits humains, et non une expertise numérique. Aucun examen technique de l’appareil de Mortada n’a été effectué dans le cadre de sa préparation. Elle ne permet donc pas de conclure avec certitude à la réussite du piratage, au type de logiciel espion utilisé ou à l’identité des responsables du ciblage. Les informations relatives à son expérience et aux circonstances de réception de l’alerte sont attribuées à son témoignage recueilli lors de l’entretien, tandis que les conclusions techniques générales reposent sur des publications spécialisées clairement identifiées.

2. Ce que la notification permet d’établir

Le nouveau message d’Apple précise que cette notification est distincte de celle de 2021 et concerne une autre attaque détectée. La mention de « 99 pays » désigne la portée géographique de cette série de notifications. Elle ne signifie pas que 99 gouvernements sont impliqués et ne correspond ni au nombre de victimes ni à celui des infections confirmées. La référence à plus de 150 pays concerne le nombre cumulé de pays dans lesquels des utilisateurs ont reçu des notifications depuis 2021.

Apple indique que ces alertes reposent sur des évaluations présentant un degré élevé de confiance, tout en reconnaissant l’impossibilité d’une certitude absolue. L’entreprise ne divulgue pas les détails de détection susceptibles d’aider les attaquants à échapper à l’identification.[4] Le Security Lab d’Amnesty International distingue également une tentative de compromission d’une infection réussie : une expertise numérique ultérieure est nécessaire pour établir qu’un logiciel espion a été installé.[5] La notification justifie donc une assistance immédiate, sans permettre de tirer des conclusions sur toutes les étapes de l’attaque.

L’enquête devrait déterminer si des incidents de sécurité antérieurs ont été documentés. La date de la notification doit être consignée séparément des dates d’exploitation technique présumée : une alerte peut concerner une activité détectée rétrospectivement. Les conclusions techniques devraient préciser leur degré de confiance et les lacunes qui empêchent des conclusions plus fermes.

La notification n’identifie ni Pegasus, ni NSO Group, ni un autre fournisseur, ni un État particulier. La mention de logiciels connus à titre d’exemple ne doit pas être transformée en attribution de responsabilité. La répétition des notifications ne prouve pas davantage une surveillance ininterrompue entre 2021 et 2026, l’utilisation du même logiciel ou l’implication du même opérateur.

3. Le témoignage de Mortada et le contexte libanais

Lors d’un entretien réalisé pour préparer cette note, Mortada a déclaré avoir reçu la notification et ne pas savoir si le ciblage était lié à son film sur les explosions de bipeurs au Liban en 2024.

Un élément historique indépendant étaye son récit concernant la précédente alerte : Human Rights Watch a indiqué en janvier 2022 que Mortada avait publié, en novembre 2021, des informations sur des notifications reçues d’Apple.[6]

Le Liban compte aussi un précédent documenté concernant une chercheuse en droits humains. Human Rights Watch a signalé que Pegasus avait ciblé à cinq reprises Lama Fakih, directrice de son bureau de Beyrouth, entre avril et août 2021. Les résultats de l’expertise numérique de l’organisation ont fait l’objet d’un examen indépendant par le Security Lab d’Amnesty International, qui les a confirmés.[7]

4. Enseignements d’enquêtes comparables

Le Security Lab d’Amnesty International a montré à plusieurs reprises la nécessité de compléter les premières alertes par un travail technique rigoureux. Ses recommandations d’avril 2024 expliquent que l’examen d’appareils appartenant à des personnes ayant reçu des notifications a permis, dans de nombreux cas, d’établir un ciblage et une compromission, notamment au moyen de Pegasus.[8]

En mars 2025, le laboratoire a documenté le ciblage par Pegasus de deux journalistes du Balkan Investigative Reporting Network, en Serbie. L’une des journalistes, désignée par un pseudonyme, n’avait pas ouvert le lien malveillant ; les chercheurs n’ont trouvé aucun indice d’installation réussie du logiciel sur son téléphone.[9] Ce cas montre pourquoi une tentative d’attaque documentée ne doit pas être automatiquement présentée comme un piratage réussi.

Des produits différents peuvent aussi donner lieu à des alertes initiales similaires. En juin 2025, Citizen Lab a publié des éléments d’expertise numérique reliant des attaques contre deux journalistes au logiciel Graphite de Paragon, après des notifications d’Apple. Le laboratoire a confirmé la compromission de l’appareil d’un journaliste européen resté anonyme et le ciblage du journaliste italien Ciro Pellegrino.[10] La distinction entre ces conclusions est essentielle. Les enquêteurs doivent examiner plusieurs hypothèses techniques plutôt que présumer que toute alerte concernant un logiciel espion mercenaire se rapporte à Pegasus.

5. Les droits humains menacés

Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques protège la vie privée et la correspondance en son article 17, la liberté d’expression en son article 19 et le droit à un recours utile en son article 2(3).[11] La surveillance illégale d’un journaliste peut porter atteinte à ces trois droits. Elle peut révéler des sources confidentielles, des enquêtes inédites et des informations personnelles concernant des personnes qui n’ont jamais consenti à leur divulgation.

Ces risques dépassent la personne dont le téléphone est ciblé. Une source peut renoncer à communiquer par crainte d’être identifiée, un témoin peut s’abstenir de transmettre des preuves et des collègues peuvent s’autocensurer. Il s’agit de risques prévisibles, et non de conséquences établies dans le cas de Mortada. La protection doit être assurée quelles que soient les opinions politiques du journaliste, son employeur ou la popularité de son travail.

Les États doivent garantir que la surveillance respecte les principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité et soit soumise à un contrôle indépendant effectif. L’invocation de la sécurité nationale ne dispense pas de ces exigences. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a appelé à un moratoire sur l’utilisation des outils de piratage tant que des garanties suffisantes ne sont pas en place.[12] Toute enquête doit aussi protéger les sources du journaliste : l’assistance ne doit jamais devenir un moyen d’accéder sans restriction à ses documents journalistiques.

6. Protection immédiate et préservation des preuves

Mortada devrait pouvoir bénéficier de spécialistes indépendants par un canal sécurisé et avec son consentement éclairé. Apple recommande de vérifier les notifications en se connectant directement au site de son compte, d’activer le mode Isolement (Lockdown Mode) et de solliciter une assistance spécialisée, notamment auprès de la ligne d’assistance en sécurité numérique d’Access Now.[13] Le Security Lab d’Amnesty International reçoit également les demandes d’assistance en expertise numérique de journalistes menacés et d’autres membres de la société civile.[14]

La protection et la préservation des preuves doivent être planifiées ensemble. Les spécialistes devraient conseiller le journaliste sur la sécurisation des communications et la documentation de l’état de l’appareil avant toute opération susceptible de détruire des preuves, notamment une réinitialisation d’usine. Les messages de notification originaux et les métadonnées pertinentes doivent être conservés ; la manipulation et le transfert des éléments recueillis doivent être documentés et leur accès restreint.

Le journaliste et les spécialistes devraient convenir des modalités de contact avec les sources potentiellement affectées, sans exposer inutilement leur identité ni diffuser des affirmations non vérifiées de compromission. Les échanges sensibles pourraient devoir être transférés sur un autre appareil sécurisé séparément pendant l’évaluation. Ces décisions doivent reposer sur une appréciation individualisée des risques, tenant compte de la sécurité des personnes dont le téléphone pourrait contenir des informations.

Tout examen doit préciser les informations qui seront extraites, les personnes autorisées à y accéder, leur durée de conservation et les modalités de protection des documents journalistiques sans rapport avec l’enquête. Les limites d’un résultat négatif doivent être expliquées : celui-ci ne doit pas être automatiquement présenté comme la preuve qu’aucun ciblage n’a eu lieu.

7. Recommandations

La Commission nationale des droits de l’homme, incluant le Comité pour la prévention de la torture, appelle le parquet près la Cour de cassation à évaluer rapidement les informations relatives à l’attaque signalée et à ouvrir une enquête indépendante et impartiale lorsque les conditions légales sont réunies. L’enquête devrait s’appuyer sur une expertise technique spécialisée, garantir la préservation des preuves conformément à la loi et établir les responsabilités. La Commission appelle également à informer le public des avancées susceptibles d’être divulguées, tout en préservant le secret de l’enquête, les sources, la vie privée et l’intégrité de la procédure.

Les autorités libanaises devraient créer un mécanisme confidentiel d’orientation pour les journalistes et les défenseur·e·s des droits humains recevant des alertes concernant des logiciels espions. La participation doit être volontaire et donner accès à une assistance technique et juridique indépendante. La protection ne doit pas être conditionnée à la remise d’appareils sans rapport avec les faits, de l’identité de sources ou de travaux non publiés.

Le Parlement et le gouvernement devraient renforcer le contrôle de l’acquisition et de l’utilisation des technologies de surveillance, imposer une transparence réelle et garantir des recours effectifs contre la surveillance illégale. Ils devraient interdire les logiciels espions dont les capacités empêchent une utilisation conforme aux droits humains et suspendre les transferts et utilisations concernés dans l’attente de garanties suffisantes. Ces mesures répondent aux préoccupations soulevées par les mécanismes des Nations unies relatifs aux droits humains.[15]

La Commission devrait proposer un canal confidentiel pour recevoir les informations pertinentes et suivre la réponse des autorités dans le cadre de son mandat. Toute communication publique ultérieure devrait distinguer témoignages, preuves documentaires et conclusions techniques, expliciter les corrections et solliciter la réponse des acteurs faisant l’objet d’allégations étayées. Les décisions de publication devraient privilégier le consentement et éviter la divulgation d’indicateurs d’exploitation technique ou de données personnelles susceptibles de créer des risques supplémentaires.

Les entreprises technologiques devraient poursuivre les alertes et mises à jour de sécurité en temps utile et soutenir la recherche indépendante. Les fournisseurs de logiciels de surveillance et leurs investisseurs devraient prévenir et traiter les atteintes aux droits humains liées à leurs activités. Les médias devraient financer la protection numérique et la réponse confidentielle aux incidents, en incluant à égalité les journalistes indépendants et en assurant un suivi lorsque l’évaluation initiale laisse des questions techniques importantes sans réponse. La priorité immédiate est une protection concrète de Mortada et de ses contacts, parallèlement à une démarche crédible permettant d’établir les faits et de garantir que les responsables répondent de leurs actes.


[1] Apple, notification concernant la détection d’une attaque ciblée par logiciel espion mercenaire contre l’iPhone du journaliste Radwan Mortada, 29 octobre 2026 ; capture d’écran conservée par la Commission nationale des droits de l’homme. La notification concerne une nouvelle attaque, distincte de celle signalée le 23 novembre 2021.

[2] Radwan Mortada, publication sur X comprenant une image de la notification d’Apple concernant le ciblage de son téléphone par un logiciel espion mercenaire, disponible sur : https://x.com/radwanmortada/status/2116163605796200693/photo/1 .

[3] Tim Starks, CyberScoop, “Apple notifications alert victims in 99 countries about mercenary spyware infections”, 30 October 2026, https://cyberscoop.com/apple-spyware-notifications-pall-mall-process/ .

[4] Apple, “About Apple threat notifications and protecting against mercenary spyware”, 13 August 2026, https://support.apple.com/en-us/102174 (consulté le 1er novembre 2026).

[5] Amnesty International Security Lab, “Apple threat notifications: What they mean and what you can do”, 11 April 2024, https://securitylab.amnesty.org/latest/2024/04/apple-threat-notifications-what-they-mean-and-what-you-can-do/ .

[6] Human Rights Watch, “Human Rights Watch among Pegasus spyware targets”, 26 January 2022, https://www.hrw.org/news/2022/01/26/human-rights-watch-among-pegasus-spyware-targets . NSO Group a indiqué à Human Rights Watch ne pas avoir connaissance d’un client actif utilisant sa technologie contre un membre de son personnel et vouloir procéder à une évaluation initiale.

[7] Human Rights Watch, “Human Rights Watch among Pegasus spyware targets”, 26 January 2022, https://www.hrw.org/news/2022/01/26/human-rights-watch-among-pegasus-spyware-targets . NSO Group a indiqué à Human Rights Watch ne pas avoir connaissance d’un client actif utilisant sa technologie contre un membre de son personnel et vouloir procéder à une évaluation initiale.

[8] Amnesty International Security Lab, “Apple threat notifications: What they mean and what you can do”, 11 April 2024, https://securitylab.amnesty.org/latest/2024/04/apple-threat-notifications-what-they-mean-and-what-you-can-do/ .

[9] Amnesty International Security Lab, “Serbia: Journalists targeted with Pegasus spyware”, 27 March 2025, https://securitylab.amnesty.org/latest/2025/03/journalists-targeted-with-pegasus-spyware/ . Dans sa réponse reproduite dans l’étude, NSO Group indique ne pas pouvoir commenter des clients particuliers et affirme son engagement à respecter les droits humains.

[10] Bill Marczak and John Scott-Railton, Citizen Lab, “Graphite caught: First forensic confirmation of Paragon’s iOS mercenary spyware finds journalists targeted”, 12 June 2025, https://citizenlab.ca/research/first-forensic-confirmation-of-paragons-ios-mercenary-spyware-finds-journalists-targeted/ .

[11] Pacte international relatif aux droits civils et politiques, articles 2(3), 17 et 19, https://2covenants.ohchr.org/About-ICCPR.html .

[12] UN Office at Geneva, “Bi-weekly press briefing”, 16 September 2022, section « Privacy in the digital age », présentation des conclusions et recommandations du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, https://www.unognewsroom.org/story/en/1287/bi-weekly-press-briefing-16-september-2022 .

[13] Apple, “About Apple threat notifications and protecting against mercenary spyware”, 13 August 2026, https://support.apple.com/en-us/102174 (consulté le 1er novembre 2026).

[14] Amnesty International Security Lab, “Apple threat notifications: What they mean and what you can do”, 11 April 2024, https://securitylab.amnesty.org/latest/2024/04/apple-threat-notifications-what-they-mean-and-what-you-can-do/ .

[15] UN Office at Geneva, “Bi-weekly press briefing”, 16 September 2022, section « Privacy in the digital age », présentation des conclusions et recommandations du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, https://www.unognewsroom.org/story/en/1287/bi-weekly-press-briefing-16-september-2022 .

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