Le 23 décembre 2025, la revue scientifique International Migration, publication évaluée par les pairs et éditée par Wiley en collaboration avec l’Organisation internationale pour les migrations, a publié une étude majeure intitulée « The Social Psychology of Kafala: Structural Inequities, Intersectional Harms and Host Society Narratives in Lebanon ». Rédigée par Rhea Al Riachi et Jasmin Lilian Diab, cette recherche constitue l’une des analyses les plus approfondies à ce jour sur les effets du système de kafala au Liban, en mettant en lumière non seulement ses dimensions juridiques et économiques, mais aussi ses conséquences psychologiques profondes et durables sur les travailleuses domestiques migrantes.
En s’éloignant des approches strictement juridiques ou centrées sur le droit du travail, l’étude adopte un cadre socio-psychologique et intersectionnel pour analyser la manière dont l’exploitation est normalisée, reproduite et intériorisée, tant au niveau institutionnel que sociétal. Elle offre ainsi des enseignements essentiels pour les acteurs des droits humains, les décideurs publics et les mécanismes nationaux de responsabilité.
La kafala comme système de violence structurelle
Le système de kafala au Liban lie le statut légal de séjour d’une travailleuse domestique migrante à un seul employeur, conférant à ce dernier un pouvoir quasi absolu sur sa mobilité, la continuité de son emploi et, dans de nombreux cas, son accès à la justice. Si ce système est depuis longtemps dénoncé pour les abus qu’il facilite, Al Riachi et Diab démontrent que ses effets ne peuvent être compris uniquement à travers le prisme contractuel ou juridique.
L’étude montre que la kafala agit comme un déterminant structurel de la santé mentale, institutionnalisant la dépendance, la surveillance et les hiérarchies racialisées dans la vie quotidienne. Les travailleuses domestiques migrantes, majoritairement des femmes originaires d’Éthiopie, du Bangladesh, du Sri Lanka, du Kenya ou des Philippines, se trouvent à l’intersection de plusieurs formes de discrimination, liées au genre, à la race, à la classe sociale et à la précarité juridique. Cette intersectionnalité les expose à des risques accrus de détresse psychologique, notamment l’anxiété chronique, la dépression, les traumatismes et un profond sentiment de déshumanisation.
Les auteures soulignent que ces atteintes psychiques ne sont pas accidentelles, mais structurelles, résultant d’une exposition prolongée à l’impuissance, à l’isolement et à la menace constante de la détention ou de l’expulsion.
Les récits de la société d’accueil et la normalisation de l’exclusion
L’une des contributions les plus originales de l’étude réside dans son analyse des représentations sociales au sein de la société libanaise. En mobilisant des concepts issus de la psychologie sociale, les auteures examinent comment les dynamiques de groupe, l’exclusion morale et les normes racialisées du travail domestique contribuent à légitimer la marginalisation des travailleuses migrantes.
Ces dernières sont souvent perçues comme temporaires, subalternes, ou extérieures à la communauté morale nationale. Ces récits deviennent particulièrement visibles en période de crise, lorsque les ressources se raréfient et que les frontières sociales se durcissent. L’étude documente comment, durant les crises successives qu’a connues le Liban, l’effondrement économique, la pandémie de COVID-19 et l’explosion du port de Beyrouth, les travailleuses domestiques migrantes ont été largement exclues des mécanismes d’aide, d’hébergement et de soutien psychosocial.
Cette exclusion, expliquent les auteures, n’est pas seulement administrative. Elle s’inscrit dans des processus de déni de responsabilité morale, où la souffrance de certains groupes est rendue invisible ou socialement acceptable.
Les crises comme amplificateurs de la souffrance psychologique
L’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, constitue un cas d’étude central de la recherche. De nombreuses travailleuses domestiques migrantes vivaient dans des quartiers gravement touchés, tels que Karantina, Bourj Hammoud et Achrafieh. L’explosion a entraîné des pertes soudaines de logement, d’emploi et une exposition massive au traumatisme.
Cependant, l’étude démontre que cette catastrophe n’a pas créé de nouvelles vulnérabilités, mais a aggravé des vulnérabilités déjà existantes. Des travailleuses déjà victimes d’abus ou de confinement ont été abandonnées par leurs employeurs, exclues des dispositifs d’urgence et privées d’accès aux services de santé mentale. Les bruits, l’instabilité et l’insécurité persistante ont déclenché des effets psychologiques durables, tels que les troubles du sommeil, les attaques de panique et l’anxiété chronique.
Les auteures décrivent un cycle de vulnérabilité, dans lequel l’exploitation structurelle engendre la détresse psychique, laquelle réduit à son tour la capacité des personnes concernées à demander de l’aide ou à quitter des situations abusives.
Méthodologie : une approche qualitative et sensible aux traumatismes
Sur le plan méthodologique, l’étude repose sur une approche qualitative ancrée dans les théories de l’intersectionnalité et de la psychologie sociale. La collecte de données a combiné une analyse documentaire approfondie et des entretiens semi-directifs menés entre septembre 2023 et septembre 2024.
Les participantes et participants comprenaient des travailleuses domestiques migrantes de nationalités et de statuts juridiques variés, ainsi que des acteurs clés, prestataires de services, défenseur·e·s des droits humains, juristes et organisateurs communautaires. Le recrutement s’est appuyé sur des méthodes raisonnées et boule de neige, en collaboration avec des organisations dirigées par des migrant·e·s, permettant d’atteindre des personnes particulièrement marginalisées, y compris celles en situation irrégulière.
La recherche a adopté une démarche informée par le traumatisme, garantissant le consentement éclairé, la sécurité des participantes et l’accessibilité linguistique. Les entretiens ont été réalisés en arabe, anglais, amharique, bengali et cinghalais, avec l’appui d’interprètes professionnels. L’analyse des données s’est fondée sur un codage thématique, articulant les récits des participantes avec des cadres analytiques théoriques.
Résilience, stratégies d’adaptation et leurs limites
Si l’étude documente des préjudices profonds, elle met également en évidence l’agentivité et la résilience des travailleuses domestiques migrantes. Celles-ci développent des stratégies d’adaptation variées, incluant les réseaux de solidarité, les pratiques religieuses, l’organisation numérique, les initiatives communautaires et les formes de soutien informel.
Toutefois, les auteures mettent en garde contre une glorification de la résilience. En l’absence de réformes structurelles, ces stratégies relèvent davantage de la survie que du bien-être. Certaines personnes se tournent vers des mécanismes d’adaptation nocifs, révélant le coût humain d’un abandon institutionnel prolongé.
Implications pour les droits humains au Liban
L’étude conclut que toute réforme significative doit dépasser les ajustements techniques ou contractuels. Elle appelle à un démantèlement du cadre juridique de la kafala, mais aussi des mécanismes sociaux et psychologiques qui le soutiennent. Cela implique l’intégration des travailleuses domestiques dans le droit du travail, un accès non discriminatoire aux services de santé mentale, une régulation stricte des agences de recrutement et une remise en question des récits sociaux qui légitiment l’exclusion.
Pour les institutions nationales des droits humains au Liban, cette recherche rappelle que la santé mentale des travailleuses domestiques migrantes constitue une question centrale de droits humains, indissociable de la dignité, de l’égalité et de la responsabilité de l’État.
En reliant les expériences vécues à une analyse structurelle rigoureuse, cette étude fournit une base essentielle pour le plaidoyer, les politiques publiques et les mécanismes de redevabilité visant à mettre fin à l’exploitation systémique et à restaurer la dignité humaine.
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